Santé des Femmes et activités physique : un peu, c’est déjà beaucoup !
Interview – professeure Martine Duclos – femmes et activité physique
Médecin endocrinologue et médecin du sport, cheffe du service de médecine du sport du CHU de Clermont Ferrand, fondatrice de l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (ONAPS), la professeure Martine Duclos œuvre depuis plus de trente ans pour faire reconnaître l’activité physique comme un déterminant majeur de santé publique. Entretien.
Pouvez‑vous vous présenter brièvement ? Quelle est votre fonction actuelle et les grands axes de vos recherches ?
Je suis médecin endocrinologue-diabétologue et médecin du sport. Avec le professeur François Carré, à Rennes, nous faisons partie des premiers en France à avoir défendu une approche de médecine préventive par le mouvement, bien avant que le sujet ne s’impose dans le débat public. Je dirige le service de médecine du sport du CHU de Clermont‑Ferrand. Il y a une dizaine d’années, j’ai créé l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (ONAPS). Depuis le début de ma carrière, je travaille sur les liens entre activité physique et santé, avec un objectif clair : intégrer l’activité physique dans la prise en charge des maladies chroniques et, mener et diffuser les recherches sur l'impact de l'activité physique sur la santé, notamment celle des femmes et des personnes ayant une maladie chronique. Ce sujet a longtemps été considéré comme non fiable, ni même porteur.
Avec la stratégie nationale sport‑santé 2025-2030, la France progresse, mais nous restons trop centrés sur le curatif : il faut véritablement basculer vers l'activité physique comme outil de prévention.
Qu’est‑ce qui vous a conduite à orienter votre carrière vers ces liens entre activité physique, santé et, spécifiquement, santé des femmes ?
J'ai toujours aimé l'activité physique : je pratique tous les matins et j’en ressens les bénéfices sur ma santé physique et sur la gestion du stress, la concentration et l’équilibre général, d’autant que mon activité est très sédentaire. Cela fait partie de mon mode de vie. Pour convaincre, il faut être convaincue : ma pratique nourrit mon engagement scientifique et clinique. C'est naturellement que je me suis dirigée dans cette voie.
Vous distinguez l'activité physique et le sport. Quelle est la différence ?
L’Organisation mondiale de la santé définit l’activité physique comme tout mouvement qui augmente la dépense énergétique au‑delà du repos. Elle se déploie dans quatre domaines du quotidien : les déplacements actifs : l’activité au travail, l’activité domestique, les loisirs.
Le sport n’est qu’une composante de l’activité physique : il est structuré, vise des effets par des entraînements répétés, avec ou sans compétition.
L’important pour les femmes, c’est l’activité physique au sens large : bouger régulièrement suffit à améliorer la santé — il n’est pas nécessaire de « faire du sport ». Les données récentes indiquent que, pour des effets comparables sur la mortalité et la santé cardio‑métabolique, les femmes peuvent obtenir ces bénéfices avec environ deux fois moins d’activité modérée que les hommes.
Par ailleurs il est important de limiter en même temps le temps passé assis, le temps de sédentarité.
Quels sont les grands moments biologiques de la vie de la femme pour lesquels l'activité physique est d'autant plus importante ? Quelles transitions sont les plus critiques ?
Dès le plus jeune âge, les filles bougent moins que les garçons, les études le documentent très bien. La baisse s’accentue à l’entrée en primaire, puis à l’adolescence, où le niveau devient souvent insuffisant. Or ce niveau tend à se maintenir à l’âge adulte.
Alors même qu'à l’adolescence, l’activité physique limite la prise de poids, renforce la densité osseuse – capital préventif face à l’ostéoporose de la ménopause. Elle améliore aussi l’estime de soi et la santé mentale à un moment où les adolescents en ont le plus besoin.
Pendant la grossesse, l’activité physique réduit la prise de poids, diminue le risque de diabète gestationnel et de dépression, améliore le bien‑être maternel et a des effets bénéfiques sur le fœtus, via notamment des « exerkines » libérées par les muscles et une meilleure oxygénation placentaire. Des études montrent que l'activité physique pendant la grossesse a un impact jusqu'aux deux ans du bébé.
Enfin, à la ménopause, l’activité physique est un levier majeur de prévention des maladies cardiovasculaires, première cause de mortalité chez les femmes. Elle ralentit la perte de densité osseuse, limite la prise de poids, réduit le risque de démence et allonge les années de vie en bonne santé.
Pourquoi les maladies cardiovasculaires chez les femmes ont‑elles été si longtemps sous‑diagnostiquées ?
Des biais persistent : les maladies cardiovasculaires sont aujourd’hui la première cause de mortalité féminine, devant le cancer du sein.
Pourtant, des douleurs thoraciques féminines sont encore trop souvent assimilées à de l’anxiété, entraînant un retard moyen d’environ trente minutes dans leur prise en charge. Dans ces moments, chaque minute compte. Ce délai tue.
Parallèlement, les facteurs de risque augmentent : les femmes vivent désormais comme les hommes ! Le tabagisme et la consommation d'alcool baisse moins chez les femmes que les hommes. Enfin, les femmes ont globalement plus de charge mentale. D'un point de vue physiologique, les artères coronaires féminines, plus petites et plus tortueuses, se bouchent plus facilement. Ce qui est particulièrement alarmant aujourd’hui, c’est la hausse rapide des maladies cardiovasculaires chez les femmes jeunes : en dix ans, leur incidence a fortement augmenté, signe d’une urgence de santé publique.
Il faut le dire autour de nous : ne pas attendre en cas de douleur thoracique et appeler vite le 15.
Il faut former à la fois le grand public mais aussi les soignants. Claire Mounier‑Véhier, fondatrice de l’association Agir pour le cœur des femmes, a joué un rôle déterminant dans la sensibilisation aux risques cardiovasculaires féminins et dans la formation des soignants.
Vous dites que les effets d’une pratique minimale sont massifs pour les femmes, quels sont-ils ?
Avec 30 minutes d'activité physique par jour - pas du sport mais de l'activité physique ! - le risque de développer un cancer baisse de 25 %, un diabète de type II de 50 % en encore, le risque de démence de 30 %. Au delà de ces risques, l'activité physique améliore le bien être et physique et mental au quotidien.
Il n’est jamais trop tard pour commencer, et les gestes du quotidien comptent : prendre les escaliers, marcher plutôt que s’asseoir, fractionner les périodes prolongées assises.
Quels freins limitent la pratique chez les femmes, et comment les lever ?
Chez les adolescentes, l’accès aux espaces publics est parfois entravé par une appropriation masculine... Dans certaines villes, des espaces leurs sont dédiés et c'est utile.
Chez les femmes actives, c'est le temps qui manque ! Les femmes ont encore la plus grande partie de la charge mentale familiale. Proposer une offre diversifiée d'activité physique sur le lieu de travail – avant, pendant la pause méridienne ou après – lève une barrière absolument décisive.
Nous avons également mené, avec des entreprises comme Michelin, des études démontrant que la promotion de l’activité physique en milieu professionnel améliore significativement la santé cardio‑métabolique et réduit l’absentéisme. C’est une formidable opportunité pour les employeurs : encourager ou faciliter l’activité physique en entreprise agit directement sur le bien‑être, la santé et la productivité des collaboratrices comme des collaborateurs. En réduisant la sédentarité au travail, on diminue les arrêts maladie et on améliore la qualité de vie au travail. En travaillant sur le bien du quotidien, on agit aussi sur le bien vieillir !
De même, les mamans accompagnent souvent le week end leurs enfants aux activités sportives. Certains club proposent aux mères des séances d'activ ité pendant ce temps "perdu". Cela devrait être largement déployé.
Enfin, la ménopause ou péri ménopause est souvent une fenêtre d’opportunité car les enfants sont plus grands et les femmes voient leurs corps changer et prennent conscience de mieux préparer les étapes à venir. A ce moment, le rôle des médecins et gynécologues est d’expliquer et d’accompagner la reprise.
Vous défendez une approche déculpabilisante. Quels messages simples souhaitez‑vous faire passer ?
Il n’est jamais trop tard pour s'y mettre ! Un petit peu, c’est déjà beaucoup mieux que rien : dix à quinze minutes par jour ont des effets mesurables sur la santé mentale et physique. Mieux vaut la régularité que le tout‑ou‑rien, et chaque minute active du quotidien compte. Descendre du bus à 10 minutes de marche du bureau et faire la même chose au retour, c'est déjà les deux tiers du besoin quotidien. C'est finalement assez simple. Il faut bouger, sans culpabilité de ne pas être un athlète de haut niveau.
Des études récentes montrent qu'il est aussi possible, pour les femmes qui le souhaitent, de compacter les 150 à 300 minutes d'activité physique hebdomadaires nécessaires le week end. Cela a les mêmes effets. On voit cette tendance avec les « weekend warriors »
Enfin, il faut réduire le temps passé assis et instaurer des micro‑pauses actives d’une à trois minutes toutes les heures. Cela améliore même l’efficacité cognitive : choisir les toilettes les plus éloignés du bureau, aller chercher son café à l'étage du dessous en prenant les escaliers ou même sauter/bouger 1 minute à 3 minutes sur place. L'effet bénéfique immédiat est une meilleur concentration et une meilleur productivité.
Vous dites que « le muscle est notre meilleur médicament ». Pourquoi ?
La contraction musculaire libère des myokines, de véritables messagers qui agissent sur l’ensemble de l’organisme : protection cardiaque, diminution de l’inflammation du tissu adipeux, neurogénèse et meilleure oxygénation cérébrale, stimulation de la synthèse osseuse et de l’immunité. Pour en bénéficier, c'est simple, il faut contracter les muscles !
Les besoins diffèrent‑ils entre femmes et hommes ?
Les données récentes montrent que, pour des effets comparables sur la mortalité globale et cardiovasculaire, les femmes ont besoin d’environ deux fois moins d’activité physique d’intensité modérée que les hommes. Côté renforcement musculaire, trois séances hebdomadaires sont souvent recommandées aux hommes quand une séance peut suffire chez les femmes pour des effets similaires. Cela s’explique sans doute par des différences métaboliques et de capacités physiques. La recherche intègre désormais davantage de cohortes féminines, ce qui corrige un angle mort historique.
S’il n’y avait qu’un seul message à retenir ?
Un tout petit peu, c’est mieux que rien : faites‑vous plaisir, et bougez au quotidien !